Essor de l’IA : une période charnière pour l’économie et l’emploi du secteur IT ?

L’intelligence artificielle, et plus particulièrement l’IA générative, s’est imposée en quelques années comme un levier majeur de transformation économique. Si l’année 2025 a confirmé son déploiement à grande échelle, elle a également ravivé les interrogations sur ses effets structurels : compétitivité des entreprises, souveraineté numérique, mais aussi avenir de l’emploi dans le secteur IT. À l’aube de 2026, cette dynamique place l’écosystème numérique face à une période charnière.

Un déploiement généralisé de l’IA ?

Après plusieurs années de maturation, l’IA générative a connu en 2025 une accélération sans précédent de ses usages, tant dans les grandes entreprises que dans les organisations de taille intermédiaire. Les résultats financiers publiés par les principaux acteurs du numérique à la fin de l’année ont confirmé cette tendance, traduisant une croissance soutenue et des perspectives jugées très favorables pour 2026, comme le relèvent plusieurs analyses sectorielles récentes.

En France, cette dynamique s’inscrit dans une stratégie politique et économique affirmée. Les pouvoirs publics ont multiplié les annonces visant à renforcer l’attractivité du territoire dans le domaine de l’IA, notamment à travers des engagements d’investissements privés de très grande ampleur.  Lors du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle organisé à Paris en février 2025, le président de la République a annoncé que des engagements d’investissements privés et étrangers pour un montant total d’environ 109 milliards d’euros seraient alloués au développement de l’IA en France dans les années à venir.

Cette annonce a été faite en ouverture du sommet et reprise par plusieurs médias spécialisés.

Le secteur du numérique bénéficie ainsi d’une croissance estimée autour de 2 %, portée par plusieurs facteurs. Selon Numeum, syndicat représentant les entreprises de la filière numérique, cette progression repose notamment sur l’augmentation des budgets alloués aux directions des systèmes d’information. Les directeurs des systèmes d’information (ci-après « DSI »), véritables chefs d’orchestre de la transformation numérique, jouent un rôle central dans la définition et la mise en œuvre des stratégies IT des organisations.

Parallèlement, les entreprises manifestent une volonté accrue de renforcer la sécurité de leurs systèmes d’information. La montée des cybermenaces, conjuguée aux exigences réglementaires en matière de protection des données personnelles, conduit à des investissements croissants en cybersécurité, en conformité et en conseil, comme le confirment les rapports de l’ANSSI. Cette évolution s’inscrit plus largement dans une recherche de souveraineté numérique, devenue un enjeu stratégique majeur à l’échelle nationale et européenne.

Des défis liés à la rapide expansion du domaine de l’IA

L’essor de l’IA s’inscrit dans une logique que l’économiste Joseph Schumpeter qualifiait de « destruction créatrice ». Selon le McKinsey Global Survey: The State of AI 2025, presque 88 % des organisations déclarent utiliser l’IA dans au moins une fonction de leur entreprise, ce qui représente une progression importante par rapport aux années précédentes et montre que l’utilisation de l’IA dépasse désormais largement le stade d’expérimentation.

Depuis, l’IA s’est progressivement intégrée dans de nombreux usages quotidiens, tant professionnels que personnels. Si les chiffres précis varient selon les études et les périmètres analysés, les travaux de l’OCDE indiquent qu’une large majorité des actifs dans les économies développées est aujourd’hui exposée à des outils reposant sur l’IA, qu’il s’agisse d’assistants numériques, de solutions d’aide à la décision ou d’outils de production automatisée de contenus. Cette généralisation des usages coïncide avec une intensification des investissements dans l’IA générative depuis 2023, tant dans le secteur privé que dans les administrations.

Toutefois, cette expansion rapide n’est pas exempte de risques. Un déploiement massif et parfois insuffisamment maîtrisé des technologies d’IA peut engendrer des effets de saturation, une pression accrue sur les infrastructures numériques — notamment en matière de capacités de calcul, de stockage et de cybersécurité — et, à terme, une nécessité de réinvestissements significatifs pour maintenir la performance, la sécurité et la fiabilité des systèmes d’information.

Une avancée économique, ou un recul de l’emploi ?

À plus long terme, l’essor de l’intelligence artificielle soulève une interrogation récurrente : l’IA est-elle appelée à remplacer l’humain ou à transformer en profondeur la nature du travail ?

L’IA peut en effet se substituer à certaines tâches humaines, tout en venant compléter et augmenter les capacités des travailleurs. Cette ambivalence nourrit à la fois des craintes légitimes de suppressions d’emplois et des perspectives d’autonomisation de certaines fonctions. La Banque centrale européenne, dans son Research Bulletin n° 13 du 28 novembre 2023 intitulé « Reports of AI ending human labour may be greatly exaggerated », souligne qu’il demeure prématuré de tirer des conclusions définitives sur l’impact global de l’IA sur l’emploi. L’institution met en évidence des effets contrastés selon les secteurs et les types de tâches, invitant à analyser l’IA davantage comme un facteur de recomposition du travail que comme un simple substitut au travail humain.

Des travaux plus récents invitent néanmoins à la vigilance. Une étude menée par des chercheurs de l’université de Stanford, intitulée « Canaries in the Coal Mine? Six Facts about the Recent Employment Effects of Artificial Intelligence », met en évidence une baisse de l’emploi dans les métiers les plus exposés à l’automatisation par l’IA, en particulier pour les postes dits « entry-level ». Ces fonctions, souvent occupées par des jeunes actifs, comportent des tâches standardisées que les systèmes d’IA sont désormais en mesure d’exécuter avec une efficacité croissante, réduisant ainsi les besoins en main-d’œuvre sur ces segments.

Pour autant, cette évolution ne saurait être imputée exclusivement à l’IA. Le recul de l’emploi des jeunes s’inscrit dans un contexte économique et social plus large, marqué par des transformations structurelles du marché du travail, des évolutions de la formation et des cycles conjoncturels. Toute corrélation directe entre l’essor de l’IA et la diminution de ces emplois doit donc être maniée avec prudence, en l’absence de consensus scientifique établi à ce stade.

L’IA apparaît moins comme un facteur de rupture brutale que comme un accélérateur de mutations déjà à l’œuvre. Son impact sur l’économie et l’emploi dépendra largement des choix d’investissement, de régulation et de formation opérés dans les années à venir, faisant de cette période une étape déterminante pour l’avenir du secteur IT.

LOCK-T

Avec la participation de Karly MAPANGOU-NUNEZ, stagiaire

Leave a Comment